Δαίδαλος

En attendant le prochain article, et parce que le terme de « dédale » illustre assez bien la situation présente…Dedal 1(camion vu roulant sur un pont de la région parisienne, de nuit – d’où une photo polonaise récupérée sur Internet, parce que je ne dégaine pas encore plus vite que mon ombre)

Internet grouille d’articles en tout genre sur les différentes étapes du cycle crétois – Europe, Minos, Thésée, le Minotaure, Ariane, la chute d’Icare, Phèdre… Et pour cause, non seulement l’histoire est extraordinairement riche, tentaculaire, et fascinante, mais à voir les vases, les fresques et les mosaïques qui sont parvenus jusqu’à nous, c’était un véritable best-seller dans la Méditerranée antique. Le but n’est donc pas ici de refaire ce que d’autres ont déjà fait mieux que moi, mais simplement de retracer rapidement l’histoire de Dédale, dont on ne connaît en général que le moment principal, la fin…

Dédale est athénien d’origine. Il est décrit ainsi par le Pseudo-Apollodore (Bibliothèque, III, 15) : « ἦν γὰρ ἀρχιτέκτων ἄριστος καὶ πρῶτος ἀγαλμάτων εὑρετής », « Il était en effet le meilleur des architectes et le premier inventeur des statues/images » (-> terme traduit en général par « art figuratif » : ἄγαλμα = statue ou toute image (d’un dieu à la base)). Le personnage, très intelligent, est pourtant surpassé par son neveu et élève, Talos ou Perdix (cf. Ovide, Métamorphoses, VIII), qui invente, à douze ans, rien moins que la scie et le compas… Énervé, Dédale le pousse tout simplement du haut de l’Acropole, et son crime pour le moins subtil est aussitôt découvert. Intelligent mais pas tant que ça. Pour la petite histoire, Perdix est alors transformé en perdrix, d’après Ovide…

Condamné, Dédale se réfugie en Crète auprès du roi Minos, qui est le fils de Zeus et d’Europe (vous savez, l’histoire du taureau : )Dedal 2

Pendant qu’on y est, on va éviter de perdre tout le monde et mettre là un petit arbre généalogique (incomplet) de la famille de Minos, même si ce n’est pas le sujet principal. Zou :Dedal 3

C’est tout de suite plus clair, hein.

Un taureau plus tard donc, Dédale ressurgit pour répondre à la demande de Pasiphaé : séduite par le magnifique animal blanc que son mari a négligé de sacrifier à Poséidon, elle cherche un moyen de copuler avec. Et Dédale trouve une solution à son problème : il lui fabrique une vache en bois à l’intérieur de laquelle elle pourra assouvir son désir impie. Malgré la monstruosité de l’épisode qui suit, les Romains semblent avoir eu un certain goût pour cette histoire :Dedal 4Dedal 5

On connaît bien la suite (et ce sont les épisodes de loin les plus représentés) : le Minotaure naît (et, pour une raison mystérieuse, ce bovidé est carnivore), et pour s’en débarrasser la conscience tranquille, Minos a l’idée de le transformer en cauchemar pour les Athéniens vaincus à la guerre : il fait construire à Dédale le λαβύρινθος, le labyrinthe (l’origine du mot est obscure) où il enferme de Minotaure. Tous les neuf ans, les Crétois exigent des Athéniens le tribut de sept jeunes gens et sept jeunes filles, sacrifiés au monstre… Et la troisième fois, Thésée, le fils du roi d’Athènes Égée et lui aussi descendant de Zeus (ah bah oui), se porte volontaire, parvient à tuer la bête et, grâce à Ariane, à ressortir du labyrinthe, puis rentre chez lui en oubliant Ariane sur la route. (Cette histoire est truffée de motifs qui reviennent : dans sa jeunesse, Minos a lui aussi remporté la victoire grâce à la trahison de la fille du roi ennemi : il s’agissait de Scylla, fille du roi d’Athènes d’alors… et lui aussi, il l’avait repoussée…)

Alors, pour une raison et dans des circonstances qui varient, Dédale prend la voie des airs… Jeté par Minos dans son propre labyrinthe, ou simplement pris de nostalgie pour Athènes, il entreprend de quitter la Crète en volant, avec son fils, Icare. Comme tout le monde connaît cette histoire, qui a donné lieu à des milliers d’illustrations et d’interprétations, voici simplement une dernière petite fresque de Pompéi (où on trouve pas mal d’autres représentations de l’épisode) :Dedal 6

Et, alors qu’il porte son fils au tombeau, une perdrix ricane et applaudit en le voyant pleurer… Car rira bien qui tombera le dernier.

Le billet vert

Quitte à parler sous aujourd’hui, je pourrais rester patriote et disserter sur nos pièces jaunes et le bonnet phrygien, parce que ce billet-là, vous ne l’avez sans doute pas entre les mains tous les jours. M’enfin, il s’agit quand même d’un des billets les plus connus au monde, et si vous ne l’avez encore jamais croisé, il y a de bonnes chances pour que ça vous arrive un jour – et ce qu’il contient est assez révélateur… Introducing…Diapositive2

Laissons donc la tête de George Washington de côté et intéressons-nous au verso. Parce que là, il y en a, de la référence antique, et un bon paquet.

Pour un pays neuf comme les États-Unis, l’histoire a toujours parue importante, du moins aux yeux de certaines élites (il n’y a qu’à voir l’organisation de leurs universités, par exemple : beaux bâtiments à l’air ancien, rituels immuables, institutions et mottos divers : sororities, alumni…). Tout en se construisant sur de nouvelles bases et dans la volonté d’abandonner les lourdeurs et les erreurs du passé, il est resté aux États-Unis une certaine nostalgie historique qui, en l’occurrence, a poussé le gouvernement à choisir des références bien précises, adaptées aux idéaux dont il voulait revêtir le pays.

Diapositive31- Au centre, « In god we trust » : une nation croyante, ok, tout le monde connaît.

Petits zooms :Diapositive42- Nous avons ici le recto et le verso du Grand Sceau des Etats-Unis, imaginé à la fin du XVIIIe siècle.

Commençons par l’aigle, qui tient dans ses serres une branche d’olivier et 13 flèches, et dans son bec la devise

E pluribus unum

  • l’aigle : Ouh que c’est original. Cet oiseau de proie a été l’emblème de nombreuses nations, à commencer par les Romains. Dans chaque légion, un soldat était chargé de l’honneur de porter l’aquila, l’aigle (au féminin), c’est-à-dire l’emblème de l’aigle de la légion. Les États-Unis ont ici un peu adapté ce symbole guerrier, puisqu’ils ont choisi plus précisément un « bald eagle », ou pygargue à tête blanche, une espèce d’Amérique du Nord.
  • la branche d’olivier : là aussi, un symbole encore connu de tous aujourd’hui, et qui remonte loin. Symbole de paix, mais aussi de victoire (« palme » olympique), elle était déjà représentée sur les monnaies athéniennes…Diapositive6(…vous l’aurez compris, on est sur un billet de banque : l’idée n’est pas de faire dans la subtilité, mais de convoyer les principes du pays de la manière la plus efficace.)
  • quant aux 13 flèches, je vous renvoie à l’explication qui va suivre.
  • …Ce qui vous a laissé le temps de traduire la devise, non ?

e = ex (+ abl.) = de, à partir de

pluribus -> abl. de plures = plus nombreux, un assez grand nombre, plusieurs

unum -> unus, a, um = un, un seul

=> un seul à partir de plusieurs

La devise est beaucoup plus fluide en latin, mais vous avez l’idée, puisqu’on parle des États-Unis : un seul [État] à partir de plusieurs. De plus, la devise comporte 13 lettres, ce qui, avec les 13 flèches et diverses autres occurrences du chiffre 13 dans le billet, renvoie aux 13 colonies qui donnèrent naissance aux États-Unis d’Amérique, en 1776.

Passons à l’autre face du Grand Sceau, que je vous mets en couleur pour plus de lisibilité.Diapositive5Cette fois-ci, on est plus dans l’ancrage chrétien, comme l’indique l’œil dans le triangle. Et les devises sont des références au plus chrétien des auteurs classiques, du moins dans les esprits du XVIIIe siècle – Virgile.

Virgile est mort en 19 av. J-C, la conscience tranquille et quelques dizaines de milliers de vers à son actif. Mais, parmi ces vers, la Quatrième Bucolique : dans ce poème, Virgile célèbre la naissance à venir d’un enfant qui ramènera l’âge d’or sur terre. Par la suite, les auteurs chrétiens y ont vu une annonce prophétique de la venue du Christ… Et Virgile s’est trouvé plus ou moins propulsé au rang d’auteur païen inspiré par le dieu chrétien. (En résumé. C’est rigolo l’Antiquité tardive. Cette période bordélique n’est décidément pas assez connue.)

De plus, il n’est pas inutile de rappeler qu’on lui doit l’Enéide, LE récit qui a donné une légende fondatrice épique à Rome, parce que des nouveaux-nés qui tètent une louve, ça ne vaut tout de même pas un vrai héros qui est le fils d’une déesse, qui a participé à la guerre la plus badass de l’histoire dans le camp des perdants mais qui va les venger post mortem (#Iliade), qui galère pendant des années sur la Méditerranée (#Odyssée, #Homèretuesmonidole), qui brise le cœur d’une reine étrangère, qui descend aux Enfers ET en remonte et qui guerroie victorieusement pour imposer le destin glorieux de ses descendants. Entre autres.

Deux œuvres, les Bucoliques et l’Enéide, auxquelles les deux devises font référence…

Annuit coeptis

annuo ou adnuo, is, ere, nui, nutum = faire un signe de tête (vers) ; (ici) donner son assentiment (par un signe de tête)

coeptis de coepio, is, ere, coepi, coeptum (seuls parfait et supin utilisés, pour la période classique on utilise plutôt le composé incipio, is, ere) = commencer -> coeptis (dat. plur.) peut venir de coepti, masc. plur., ou coepta, neutre plur…

(Source : « Juppiter omnipotens, audacibus adnue coeptis. » – Enéide, IX, 625)

=> Il donne/a donné son assentiment aux commencements/à ceux qui commencent

Novus ordo seclorum

novus, a, um = nouveau ; ordo, inis, m = ordre ; saeculum, i, n = génération, âge, époque, (puis) monde

(Source : « Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo » – Bucoliques, IV, 5)

=> Un nouvel ordre des âges/du monde

C’est la partie de l’enthousiasme et de la foi en l’avenir…

Toutes ces références renvoient à autant de principes et de revendications – la guerre, la paix, la victoire, l’unité, les origines, la faveur de la divinité, le renouveau – auxquelles l’âge et l’histoire apportent une valeur supplémentaire : aucun pays ne se construit sans racines, et quand on a l’avantage de pouvoir choisir lesquelles, on donne l’impression de mieux savoir où on se dirige…

Il teatro olimpico

Comme d’habitude, je reviens d’Italie les yeux éblouis, et le cou un peu raide à force de regarder partout… Et cette fois-ci, je voudrais partager une jolie découverte antico-renaissante.

Nous quittons donc la France pour la Vénétie, et le XXIe pour le XVIe siècle. À Vicenza, petite ville non loin de Vérone, se trouve un petit théâtre couvert, création de l’architecte Palladio : le teatro olimpico. En voici l’intérieur :Architecture théâtrale 1

On entre en file indienne, par l’ouverture en bas des gradins. La lumière est diffuse, les sons étouffés. Sur les gradins en bois, on n’a pas le droit de marcher partout, pour ne pas les abîmer. On s’assied sans trop bouger, sans vouloir parler, comme en attente d’un spectacle… En face, ceci :Architecture théâtrale 7

Ce théâtre a été achevé en 1585. Si je vous demande de me citer un auteur de cette époque, vous penserez certainement à Shakespeare, et vous aurez probablement du mal à en trouver un autre. De même pour les lieux de représentation : ceux qu’on connaît sont plus récents, ou alors carrément de l’antiquité. En réalité cette petite salle, qui paraît si familière par sa forme, et peut-être aussi par son décor, n’est pas si évidente, et est un chaînon important dans la longue histoire du théâtre.

Tous les pays de la Méditerranée savent à quoi ressemble un théâtre romain. Reprenant le plan général des théâtres grecs, les Romains ont diffusé ce modèle un peu partout : gradins (cavea), orchestre (orchestra), scène (proscaenium) et mur de scène avec décor architectural fixe (frons scaenae).

Architecture théâtrale 3

Cependant, après l’antiquité, ces lieux sont convertis à d’autres usages, et le théâtre devient principalement itinérant, improvisé, et se pratique sur des scènes temporaires montées dans l’espace public : sur les places, devant les églises…

À partir de la Renaissance, le théâtre commence à quitter la rue, à nouveau. Les troupes jouent dans des bâtiments adaptés pour l’occasion, puis on ressent le besoin de construire des salles dédiées au théâtre.

Le teatro olimpico est l’une de ces salles. L’une des premières, en fait. Il s’agit d’une commande de l’Accademia olimpica, créée au milieu du XVIe siècle avec pour but de promouvoir le théâtre. Et comme l’architecte, Palladio, avait dans la tête les classiques grecs et latins, et sous les yeux des vestiges de théâtres romains comme celui de Vérone, il a imaginé un bâtiment qui reprend complètement l’organisation des théâtres antiques.

Architecture théâtrale 2

(De plus, comme tous les architectes de l’époque moderne, son père spirituel est Vitruve, dont le traité De l’architecture est une référence absolue… Cette filiation est affirmée et revendiquée par d’autres architectes, comme ici Giannantonio Selva pour le théâtre de la Fenice à Venise, à la fin du XVIIIe siècle : )Architecture théâtrale 5

On retrouve donc tout : le plan, les statues dans les niches à la gloire des notables/commanditaires du théâtre (dans l’antiquité, souvent l’empereur, ici, les membres de l’Accademia olimpica), les chapiteaux corinthiens… Dans les cartouches centraux au-dessus de la scène, la devise et le symbole de l’Académie : une citation de Virgile et le dessin d’un cirque romain, le tout entouré de Renommées soufflant dans leurs trompettes…Architecture théâtrale 8

Hoc opus, hic labor est

(C’est la Sibylle qui s’adresse à Énée, au sujet de sa remontée des Enfers)

= C’est cela, la difficulté, c’est cela, l’épreuve.

Pour ce qui est de l’autre inscription, je vous laisse proposer votre traduction en commentaire, parce que je vais pas tout faire ici, hein.

Dans la frise supérieure sont représentés les travaux d’Hercule.Architecture théâtrale 10Pourquoi Hercule ? Eh bien, selon certains mythes, il serait le fondateur des jeux olympiques, en lien donc avec l’Académie fondatrice, vous aurez compris. (C’est d’ailleurs sur la mesure du pied d’Hercule qu’était calculée la taille des stades. Le bougre aurait eu des pieds de 32 cm de long. Vous vous coucherez moins bêtes.)

Pour autant, Palladio innove tout de même : vous aurez peut-être remarqué le blason de la ville de Vicenza entre les deux inscriptions ci-dessus, le choix du bois pour les gradins (pour des raisons acoustiques, paraît-il), ou, évidemment, le plafond.

Architecture théâtrale 6

Mais l’innovation la plus impressionnante – et la plus belle – reste sans aucun doute le décor en trompe-l’œil, à l’arrière de la scène (image 2). Il n’était pas destiné à perdurer, et son bois est donc aujourd’hui l’objet de soins tout particuliers…

La première pièce représentée au teatro olimpico de Vicenza, en 1585, est Œdipe roi de Sophocle. Encore une référence à l’antiquité, décidément.

Cependant, ce théâtre qui paraît entièrement tourné vers le passé est en réalité une pierre fondatrice pour l’avenir… C’est en s’inspirant du travail de Palladio que s’est élaboré peu à peu le modèle des salles à l’italienne, comme on peut en voir dans le théâtre mentionné ci-dessus, la Fenice à Venise, mais aussi bien salle Richelieu, à la Comédie Française à Paris, et dans d’innombrables villes du monde…Architecture théâtrale 9Certes, les gradins ont disparu, mais on retrouve la forme générale, et des spectateurs face à la scène et pas sur les côtés. (À titre de comparaison, vous pouvez regarder à quoi ressemble le théâtre du Globe à Londres.)

Si vous passez quelque temps dans cette région de l’Italie, pensez donc à faire un tour par Vicenza voir le teatro olimpico, c’est une petite visite qui vaut la peine…

 

(Et sinon, il y en a combien qui ont mesuré leurs pieds pour comparer avec ceux d’Hercule ?)

Avec du tif

Cette semaine, je suis en Italie, du coup vous aurez juste une petite photo :Photo0999(Salon de coiffure vu à Arras)

Lorem ipsum

Vous lisez, vous, ce qui est écrit sur vos T-shirts ? Moi, j’avoue que je garde toujours une certaine méfiance envers tous les trucs écrits que je ne comprends pas. Ce serait un peu comme se faire tatouer de jolis caractères chinois mystérieux sur l’épaule (我是蜗牛, par exemple). En moins définitif, ok. Mais quand même.

J’ai vu il y a peu un T-shirt arborant, entre autres décorations, un petit texte imprimé à l’arrière-plan. On pouvait lire : « Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit… » Latinistes de tous les pays, si vous cherchez le sens de cette phrase en vous demandant pourquoi diantre un styliste a mis du latin sur un T-shirt, c’est une réaction normale. Et si, malgré tous vos efforts, vous ne comprenez rien, c’est normal aussi.

Vous connaissez peut-être ce qu’on appelle Lorem ipsum : un modèle de « faux texte » utilisé pour donner l’illusion d’un texte écrit sur des images destinées à être vues rapidement ou de loin, ou pour avoir une idée de la mise en page d’un document.

Quelques exemples :

lorem-ipsum-1lorem-ipsum-2(Je vous dirais bien de cliquer sur les images pour zoomer, mais WordPress n’a pas l’air de conserver la résolution initiale. Si quelqu’un a une solution, je prends.)

Bref, aujourd’hui on peut trouver du Lorem ipsum un peu partout. J’en ai même vu sur les documents officiels d’une structure, envoyés en pièce jointe par mail à un paquet de gens. L’équipe com avait oublié de les remplacer par les documents rédigés. Ballot.

Voici le texte en entier :

lorem-ipsum-3

Ça ressemble quand même beaucoup à du latin, non ?

Sauf que rien que le premier mot, vous ne le trouverez pas dans le dictionnaire. On remarque aussi des terminaisons pas très latines : regardez un peu le dernier mot de la première ligne, « adipiscing ». Ou ce charmant « exercitation » à la ligne 4…

Mais qu’est-ce donc que cela, me direz-vous ? Eh bien, la réponse n’est pas si simple.

Si vous vous renseignez un peu sur ce faux texte, vous allez tout de suite tomber sur un site générateur de Lorem ipsum qui vous explique aussi rapidement l’origine de la chose : tout cela remonterait au XVIe siècle, et serait le fruit de l’imagination d’un imprimeur anonyme pour réaliser un livre spécimen de polices de texte. Celui-ci aurait ouvert un peu au hasard le De finibus bonorum et malorum (Des limites des biens et des maux) de Cicéron et aurait élaboré ce faux texte à partir d’un passage qu’on a pu identifier (I, 10, 32). So romantic.

Mais bon, il y a quelques trucs qui clochent.

Le Lorem ipsum sert à faire du remplissage, à donner une idée de l’aspect d’un paragraphe ou d’une page si on utilise telle ou telle police par exemple, en évacuant l’attention que le lecteur porterait au sens si le texte en avait un. Or on peut considérer qu’à l’époque à peu près tous les imprimeurs connaissaient le latin, vu la proportion d’ouvrages publiés dans cette langue… Donc pourquoi, au XVIe siècle, un bonhomme serait allé choisir du latin pour élaborer un texte destiné à ne pas attirer l’attention ? Certes, le sens a quelque peu disparu dans ce passage, mais c’est justement plus intrigant pour quiconque est un peu latiniste, puisqu’on cherche instinctivement à en trouver un.

De deux, si les terminaisons pas très latines signalées ci-dessus vous ont fait penser à une langue vivante en particulier, bravo. Celle en -ing, au hasard… Bon, après, rien n’exclut que l’imprimeur anonyme sus-mentionné ait été anglophone. Ne soyons pas critiques par principe.

Ça se corse quand on cherche les traces les plus anciennes de l’utilisation du Lorem ipsum. D’après le blog La question du latin, et les recherches remarquables de son auteur sur ce sujet, il est difficile de remonter avant les années 1970 et les planches de typographie que voici :lorem-ipsum-4

Le Lorem ipsum ne remonterait donc peut-être pas plus loin que le XXe siècle… Enfin, tout ceci ne prouve rien.

Mais regardons d’un peu plus près le texte de base :lorem-ipsum-5

L’inventeur du Lorem ipsum avait donc bien le De finibus sous les yeux, aucun doute possible. Mais si on ne sait pas à quelle époque il vivait, on peut peut-être chercher quelle version du texte il a consultée, en s’appuyant sur les divergences entre les éditions. Et ça, c’est faisable.

Résultat des courses : une édition où le mot « lorem », reliquat d’un « dolorem » coupé après la première syllabe, se trouve en tête d’une nouvelle page, ça semble être une bonne candidate. Qu’en pensez-vous ?

lorem-ipsum-6

Moralité : lisez vos T-shirts avant de les acheter, si vous ne voulez pas risquer de vous déclarer malgré vous partisan d’un Cicéron devenu philosophe de l’absurde à cause d’un typographe anonyme du milieu du XXe siècle. Il est probable que personne ne comprendrait, mais vous, vous saurez.

 

 

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Quant à ce T-shirt-ci, ben, euh… Ne le mettez pas en Chine, c’est tout.

Des poubelles qui ont la classe

Aujourd’hui, nous réhabilitons les poubelles. Et on va même voyager avec.

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Et parce que c’est l’origine de tout, le nombril du monde, tout ça tout ça, on commence, vous l’avez deviné, par…

des-poubelles-qui-ont-la-classe-2…Rome. Et parce que c’est Rome, quoi, on ne va pas laisser les poubelles et les plaques d’égout sans symboles. Je pense que vous avez tous reconnu le relief : la louve allaitant les jumeaux Romulus et Rémus, futurs fondateurs de la ville, et le sigle SPQR.

La louve est un symbole extrêmement important pour les Romains : signe de force et de puissance de la ville, mais aussi de l’élection de ses fondateurs par la volonté divine… Les jumeaux, qui auraient pu – dû – mourir noyés, non seulement sont épargnés par le Tibre mais en plus sont nourris – fait extraordinaire, prodigium – par un animal réputé féroce. Ce mythe avait un potentiel symbolique autrement plus intéressant que la version plus réaliste, également rapportée par Tite-Live, où la louve est en réalité une prostituée, autre sens possible de lupa. En tout cas, l’emblème a connu un grand succès : convenant tout à fait à l’idéologie fasciste, il a bien sûr été récupéré par Mussolini ; et aujourd’hui encore, il est diffusé dans le monde entier via le logo de l’AS Roma…

Quant à SPQR, abréviation de Senatus PopulusQue Romanus (« Le sénat et le peuple romain »), il s’agit de la devise de la République romaine, qui rappelle les organes de la société ayant le pouvoir : le sénat et l’ensemble des citoyens. Cette devise a subsisté inégalement au Moyen Âge, et a été intégrée aux armoiries de la ville de Rome à la fois par référence à la ville antique et sous une forme réinterprétée – « Sanato Popolo Qumune Romano » (Le sénat, le peuple, la commune de Rome)…

Passons de l’autre côté de la Gaule, où on met ses armoiries sur les poubelles municipales :

des-poubelles-qui-ont-la-classe-3Ici, l’origine est beaucoup moins ancienne. La devise et certains éléments des armoiries remontent au XVIIe siècle seulement, ce qui n’empêche pas le choix du latin. (D’une manière générale, une très grande partie des devises de ville, et en France aussi, sont en latin, sans pour autant remonter bien sûr à l’empire romain. Influence en tant que langue de l’éducation et langue liturgique, touche ancienne, le latin séduit beaucoup quand il s’agit de se trouver une devise. Et puis c’est la classe, c’est tout.)

Bon avec tout ça, vous avez eu le temps de réfléchir à une traduction :

Domine nos dirige

Ça va, non ?

Domine = dominus, i, m au vocatif => « Seigneur » (contexte chrétien, voir la croix de Saint-Georges, emblème de l’Angleterre qu’on retrouve aussi sur le drapeau du Royaume-Uni)

dirige = dirigo, is, ere à l’impératif => j’ai vraiment besoin de traduire ?

nos = « nous », accusatif => euh… « nous »

= « Seigneur, dirige-nous »

Rien à ajouter, une devise chrétienne, quoi.

N’empêche que moi j’aimerais bien avoir des dragons sur les poubelles dans ma rue.

À Paris, on a négligé les poubelles, mais ce n’est pas plus bête : sur les lampadaires, la devise se trouve à hauteur d’yeux…

des-poubelles-qui-ont-la-classe-4…Et maintenant, vous la connaissez tous.

Fluctuat nec mergitur

Fluctuat => il/elle est balloté(e), agité(e) (le bateau, la ville…)

nec mergitur : mergo, is, ere = immerger, plonger au passif => et n’est pas immergé, et ne coule pas.

Cette devise, avec le symbole du bateau, était celle de la puissante corporation des Nautes, très active à Lutèce/Paris, un port fluvial important. On doit à Haussmann d’en avoir fait la devise officielle de Paris. Et son pouvoir symbolique s’est encore vérifié récemment…

Allez, une poubelle française, quand même :

des-poubelles-qui-ont-la-classe-5On y voit le saint patron de la ville, Tropez, et une devise :

Ad usque fidelis

…qui est un peu elliptique. Il faut lire Usque ad [mortem] fidelis.

fidelis, e = fidèle ; usque ad + acc. = jusqu’à ; mors, mortis, f = la mort

Il s’agit ici d’une allusion à la légende de saint Torpes (ou Tropez par métathèse), né Caïus Silvius Torpetius. Patricien de Pise, il aurait proclamé sa foi chrétienne devant Néron qui, après lui avoir fait subir divers supplices, l’aurait décapité et jeté son corps dans une barque avec un chien et un coq pour seule compagnie. Après avoir dérivé un certain temps, la barque aborde aux rivages de la future Saint-Tropez, où une femme découvre le corps intact et les deux animaux bien sages. Bref, ad usque fidelis, et votre cadavre reste lisse. (Hu hu)

 

Sur ce, j’arrive à court de poubelles. Ce qui me rappelle que non seulement les miennes n’ont pas de latin, mais qu’en plus elles ne se vident pas toutes seules. C’est nul. Je vous laisse.

 

Apéro latinophile

Vous connaissez peut-être ce moment où, en buvant des bières avec vos amis, vous entrez dans un nuage de semi-conscience, et où tout autour de vous commence à mériter un nouveau regard. Il y en a qui bloquent sur le piercing de la personne en face, ou une tache bizarre au plafond, d’autres sur la devise de la bouteille qu’ils ont entre les mains. On ne se refait pas.

Eh oui, bon nombre de (bonnes) bières arborent des devises en latin : en effet, selon une démonstration d’une rigueur exemplaire, qui dit bonne bière dit (souvent) bière belge, qui dit bonne bière belge dit (souvent) bière d’abbaye, ou du moins tradition des bières d’abbaye, et qui dit abbaye dit moines et latin. CQFD.

Passons aux exemples :

devises-latines-bouteilles-1

(Vous connaissez peut-être la première étiquette, l’autre est plus ancienne. Néanmoins, Grimbergen a conservé sa devise, qui se trouve maintenant en petit illisible tout en haut : )

Ardet nec consumitur

Allez, je vous écoute.

…Bon, pour vous aider, regardez l’oiseau : doré, les plumes comme des flammes… L’emblème de Grimbergen est un phénix, oiseau qui, arrivée à la fin de sa vie, brûle et renaît de ses cendres…

Ardet = (il) brûle

nec consumitur = et ne se consume pas

…La classe, non ? Ça me fait un peu penser à la salamandre de François Ier, qui a elle aussi une devise latine…  Mais je vous en parlerai une autre fois, en visitant les châteaux de la Loire, peut-être.

Next :

devises-latines-bouteilles-2

(Alors pareil, Leffe, en changeant son étiquette, a relégué la devise sur la petite étiquette du dessus ou la partie métallique du goulot, je ne sais plus. Et encore, elle n’apparaît peut-être pas sur toutes les variétés. Mais je l’ai vue de mes yeux vue.)

Ex opere messis

Plus compliqué. L’image dans le médaillon au-dessus aide bien : il est fait allusion cette fois aux matières premières de la bière. Pour ceux qui ne le savent pas : eau, malt (= orge germé), houblon. Plus précisément, ici, l’orge et les éventuelles autres céréales constituant le malt, ingrédient majeur qui va fournir les sucres transformés plus tard en alcool.

messis, is, f = la moisson ; opus, operis, n = le travail, et en particulier ici le travail des champs

=> « À partir du travail de la moisson »

Là, je ne m’explique pas trop l’idée sous-jacente : valorisation du travail ? Insistance sur l’origine naturelle des ingrédients ? La deuxième option me paraît carrément anachronique… Sauf à mettre en avant l’aspect sanitaire de la boisson ?

Ha ha, quelle transition ! Car vous vous êtes peut-être interrogés, éminents lecteurs, sur cette question que j’ai habilement laissée en suspens jusqu’ici : mais pourquoi les moines fabriquaient-ils traditionnellement de l’alcool ? (Ça vous paraît peut-être tout à fait normal, à vous, mais c’est une question qu’on m’a posée plusieurs fois)

D’une, vous pouvez oublier l’idée d’un interdit religieux sur l’alcool dans le christianisme ; ainsi que l’idée qu’on se fait souvent aujourd’hui de l’alcool, à savoir un breuvage fait principalement pour se torcher la tronche. On parle ici de bières pas forcément très alcoolisées, du moins à la base (aujourd’hui, la Leffe la moins alcoolisée est titrée à 5%, et Grimbergen à 6%, ce qui n’est déjà pas énorme, mais ça pouvait être moins).

Le processus de fabrication de la bière, puisqu’il demandait de faire bouillir l’eau, présentait un grand avantage : la boisson obtenue était stérile… Ce qui était loin d’être le cas de l’eau qu’on buvait, froide, et qui occasionnait toutes sortes de maladies plus ou moins susceptibles de vous rapprocher de la tombe, de la simple diarrhée au choléra.

Ainsi en France, jusque dans les années 1960 encore, l’eau était une question de santé publique, au point que, dans certaines écoles primaires du Nord de la France, on servait aux enfants le midi, plutôt que de l’eau, un petit verre de bière très légère (moins de 1 degré), pour des questions sanitaires… (Je tiens à préciser que les adultes qui ont résulté de cette habitude qu’on qualifierait aujourd’hui de monstruosité sont en pleine possession de tous leurs moyens intellectuels et physiques, aucune répercussion n’ayant été à déplorer suite à cela. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de risque – je ne suis pas médecin, je n’ai aucune compétence sur cette question.)

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Mais l’histoire d’amour entre la bière et le latin ne s’arrête pas là (j’en parle ici, parce que je ne saurais pas où le caser autrement) : le houblon, l’un des trois ingrédients fondamentaux de la bière donc, se dit en latin lupulus, c’est-à-dire…

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…le petit loup !

(Pourquoi : apparemment en raison d’une erreur des Romains, qui auraient cru que le houblon se nourrissait de la sève des plantes sur lesquelles il grimpe. Dixit wikipedia, et je vous avoue que j’ai la flemme, ici, de vérifier l’authenticité de l’information.)

Ce qui a donc fourni à une brasserie belge un nom et une étiquette très chouettes pour leur nouvelle bière.

Concernant les devises de bières proprement dites, il y a d’autres exemples, mais comme je ne passe pas mes soirées à noter les noms des bières latin-friendly, et que la saison des apéros-bière est bien loin, je manque un peu d’inspiration. Mais promis, je ferai une mise à jour à la prochaine devise que je rencontre.

Pegasus

Dans le bus, juste avant de descendre à mon arrêt, j’ai vu un séchoir. Bon, emballé et tout le truc hein, et avec un monsieur qui l’accompagnait. Un séchoir honnête, quoi. Mais un séchoir avec un nom. Pegasus.

Et là vous vous dites, mais quel est le rapport, nom d’un tigre à dents de sabre. En googlant l’objet, j’ai pu trouver – outre son prix, assez substantiel, sans doute pour rémunérer le gros travail de l’équipe marketing – des images du truc déployé :

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L’est beau hein. Maintenant vous voyez le rapport avec Pégase, évidemment. Bin si. Faites un effort. Vous le voyez pas voler ?

Ok, je vous mets des images du vrai Pégase, peut-être que ça vous aidera :

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Pégase, c’est un cheval ailé. (Il s’appelle Pegasos en grec. « Traduit » en latin, ça donne Pegasus. Et comme les anglo-saxons ont l’habitude de garder les formes latines sans y toucher, alors que nous on les francise, ben en anglais ça fait Pegasus.) Il est connu  pour avoir été le compagnon de Bellérophon. Mais si, un héros qu’on a décidé d’oublier complètement aujourd’hui…

Je recommence : Pégase n’est pas n’importe quel cheval. Pour ceux qui s’y connaissent un poilichon en mythologie grecque, le dieu qui a un rapport particulier avec les chevaux -il aurait créé le premier cheval, selon plusieurs légendes – c’est Poséidon. Le dieu de la mer. Lui :pegasus-4

Un beau jour donc, Poséidon ressentit l’appel de ses hormones (pourquoi ça ne devrait arriver qu’à Zeus, hein), et s’empressa d’aller les satisfaire auprès d’un belle jeune fille : Méduse. Elle :

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(Elle était mieux avant.)

Seulement, pressé par des besoins physiologiques de première importance, Poséidon ne trouve rien de mieux que de faire ça dans le temple d’Athéna, déesse vierge et guerrière. Malin. Et c’est la pauvre Méduse qui fait les frais de la colère de la déesse : elle se retrouve enlaidie, les cheveux transformés en serpents, et surtout, avec la faculté peu enviable de changer en pierre tous ceux qui croisent son regard… Quelque temps plus tard, le héros Persée reçoit l’ordre de décapiter Méduse, ce qu’il fait, et c’est à ce moment que naît Pégase : du sang qui s’écoule du cou tronqué de Méduse, fils de Poséidon et de la Gorgone…

L’histoire de Pégase reprend plus tard, quand Bellérophon tente sans succès de le dompter. Et c’est grâce à Athéna (encore elle), qui lui donne un mors et une bride particuliers, que Bellérophon parvient à monter l’animal.

Par la suite, Bellérophon, victime de la machination d’une femme (elle tente de le séduire, et, repoussée, déclare que c’est Bellérophon qui lui a fait des avances – si ça vous rappelle Phèdre, c’est normal), reçoit comme ordre de mission suicidaire de tuer la Chimère, un monstre qui ravage la Lycie : tête de lion qui crache des flammes, corps de chèvre, queue de dragon/serpent…

Mais Bellérophon, monté sur Pégase, attaque par les airs, et lorsque l’animal lève la gueule pour cracher ses flammes, Bellérophon laisse tomber dans sa gueule un morceau de plomb qui l’étouffe…

Devenu roi de Lycie, Bellérophon se la coule douce. Pégase se charge même de le venger de la reine manipulatrice à sa place (Il la fait tomber dans la mer. De haut). Mais, d’humeur ambitieuse, il tente un dernier exploit : monter, sur son cheval ailé, jusqu’à l’Olympe… Zeus punit son orgueil de mort.

Quant à Pégase, le roi des dieux le place au rang des immortels, et c’est comme constellation qu’il fait encore partie de notre paysage quotidien…

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…Ou comme accroche publicitaire. Pourquoi pas.pegasus-2

 

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